« Parce que nous avions deux choses en tête : la vie ou la mort. » Témoignage d’un migrant nantais

Camara, un migrant nantais, a témoigné au début de la conférence sur l’ouverture des frontières tenue par des militants du NPA mercredi 7 mars à la médiathèque Jacques Demy de Nantes. Nous redonnons ici à lire son témoignage.

Camara, un migrant nantais, a témoigné au début de la conférence sur l’ouverture des frontières tenue par des militants du NPA mercredi 7 mars à la médiathèque Jacques Demy de Nantes. Nous redonnons ici à lire son témoignage :

Bonsoir à toutes et à tous.

Je vous remercie d’être venus. Les remerciements vont également à tous ceux qui n’ont pas pu venir mais qui continuent à nous soutenir et aider nos initiatives. Mesdames et Messieurs permettez-moi au nom de mes amis migrants et de moi-même de vous donner dans un premier temps quelques détails relatifs à nos conditions de vie en France en général et à Nantes en particulier. Puis dans un second temps, je vais brièvement vous parler des luttes que nous avions menées et que nous menons toujours avec le soutien des étudiants et des militants de plusieurs associations nantaises. Je vous parlerai également des fruits de ces luttes. Enfin je vous ferai part des revendications des migrants qui sont aussi les miennes.

Mesdames et Messieurs être migrant n’est pas chose facile, cela signifie abandonner son propre pays, ses racines, les siens… pour des raisons diverses, en vue de se rendre dans un pays étranger pour refaire une nouvelle vie. Pour parvenir dans ces pays que nous considérons comme nos pays d’adoption, il nous aura fallu emprunter des chemins dangereux et nous étions conscients et préparé à ces dangerosités. Parce que nous avions deux choses en tête : la vie ou la mort. Prendre ces risques était pour nous le meilleur choix. Ce parcours risqué n’est malheureusement pas la fin de notre calvaire. En effet, une fois arrivé à destination il y a une politique de sélection des « bon migrants » aux « mauvais migrants » malgré le fait qu’ils aient le même parcours, et les mêmes risques. Sans oublier que d’autres ont trouvé la mort durant ce périple. Une fois arrivés en Europe, nous sommes confrontés à tous les discours qui veulent faire de nous des êtres infréquentables. Un exemple éloquent : Le RN prétend que les migrants bénéficient d’une vie plus décente que les retraités Français. D’autre part qu’il sont une menace pour l’emploi des Français, qu’ils amènent l’insécurité...Mais la réalité est tout autre ! Ce ne sont pas tous les migrants qui ont accès aux aides financières loin de là. Nous voulons apporter notre contribution à la France et non pas voler le travail des français. Et nous sommes aussi victimes de l’insécurité. Nous dénonçons des discours qui nous reprochent tant de choses, et qui ne visent qu’à creuser un fossé entre nous et le reste de la société. Souvent, certaines formes d’aide et soutien aux migrants sont soit pénalisées, ou mal perçues. A force d’attiser la peur des migrants, nous nous sentons isolés, stressés, car la méfiance et l’indifférence prennent le dessus.

Qu’est-ce que vivre en France en tant que sans-papiers ?

C’est vivre avec des difficultés d’hébergement. Par exemple à Nantes, un sans-papiers n’a que 3 possibilités d’hébergement d’urgence tolérée par l’état : la halte de nuit, le 115, les urgences. Et ces services sont très souvent surchargés. En ce qui concerne les gymnases, ils sont insalubres, sans chauffage, sans électricité.

En ce qui concerne la nourriture, nous avons des associations telles que les resto du Coeur, Magi St logis, secours catholique, la Croix Rouge… Ce qui manque beaucoup c’est l’aide pour effectuer nos démarches administratives, qui sont souvent laborieuses. En effet, on passe par exemple de très longues heures à attendre devant la préfecture. Les démarches sont très compliquées, c’est un véritable parcours du combattant. Nous vivons aussi dans un stress et une peur permanente. Par exemple, je me suis fait contrôler un jour à Bouffay par deux policiers en civil. Ce genre de contrôle est fréquent, certains migrants sont immédiatement embarqués dans le camion de Police. Ils peuvent être renvoyés en Afrique ou dans d’autres pays d’europe, et tout est à recommencer.

Pour ce qui est des soins, obtenir la CMU ou l’aide médicale d’état est une démarche si compliquée que nous avons besoin des associations pour le faire. Le temps d’attente pour être soigné est parfois de plusieurs mois. Alors que les blessures et séquelles dues à l’exil nécessitent une prise en charge immédiate.

Mais malgré ces difficultés certaines personnes de bonne volonté, des associations, des collectifs ont fait preuve de courage en nous apportant nourriture, habits, soins… En ce qui concerne Nantes, l’an dernier, des étudiants ont réquisitionné plusieurs salles de cours de l’Université de Nantes pour nous loger. Sans cela, nous étions à la rue. Ensuite, nous avons commencé une lutte pour notre dignité. Avec l’aide des étudiants, nous nous sommes organisés. Nous voulions prendre notre destin en main. Nous faisions des assemblées générales pour délibérer entre nous et mener notre lutte. Nous avons manifesté, et organisé un meeting, nous avons aussi écrit et diffusé un tract pour convaincre nos frères et sœurs de rejoindre notre lutte. Nous gérions collectivement la cuisine, nous sommes allés chercher des soutiens pour étendre notre combat, et bien d’autres choses encore. Les acquis ont été nombreux. Après l’expulsion des squats certains d’entre nous ont été relogés dans des familles d’accueil. Les autorités publiques ont été contraintes par le rapport de force à loger une partie des migrants à la rue. Certains ont aussi été inscrits à la faculté et en lycée grâce au travail des militants. Aussi, le rapport de force durant l’occupation a même permis à 14 d’entre nous d’avoir une bourse étudiante et un logement étudiant. Enfin, nous avons convaincu des médecins de nous aider et de nous soigner bénévolement.

En ce qui concerne nos revendications :

Nous luttons pour la régularisation de tous les sans-papiers et le droit au travail. Travailler nous permet de gagner notre vie et d’être indépendants, c’est à dire nous pouvons répondre nous même à nos besoins, nous loger et nous nourrir. Mesdames et Messieurs, les soutiens nombreux qu’on ne pourrait pas tous citer, ont été pour nous un grand réconfort moral autant que vital. Car cela prouve que malgré les difficultés infranchissables à notre niveau, beaucoup des Françaises et Français ne ménagent aucun effort pour essuyer nos larmes. Nous, migrants, souhaitons votre accompagnement, votre soutien dans nos démarches et nos luttes. Car nous voudrions apporter notre contribution à la société française. Et non être toujours des assistés. Nous espérons que dès aujourd’hui vous seriez prêts à être portes-paroles de notre lutte devant ceux qui sont encore indifférents ou hésitants. Nous voudrions que plus de monde se mobilise pour construire une lutte collective. Car nous avons les mêmes intérêts que les travailleurs Français. Le système propage l’idée que les migrants constituent une menace pour notre société mais c’est plutôt le système qui est la cause des déstabilisations, des divisions, des injustices dans la société. Par exemple les guerres en Libye, en Syrie, en Irak… Il y a également une nécessité de lutter contre cette politique, qui est souvent à l’origine des vagues d’immigration ! Ce système conduira toujours plus de gens à fuir la guerre et la misère, c’est pourquoi il n’y a aucun doute sur le fait que de nouvelles luttes éclateront dans l’avenir. L’expérience de lutte de l’an dernier sera de ce point de vue précieuse. Et nous allons devoir défendre une nouvelle fois l’idée selon laquelle personne n’est illégale !

Je vous remercie pour votre attention.

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