Un enfant syrien fait face aux barbelés grecques — Hosam Salem (Al-Jazeera)

Migrants syriens en Turquie (partie II) : les otages de la géopolitique du pire

Bien mal-nommée guerre civile, le conflit syrien est le théâtre des luttes d'influence entre les puissances régionales au Moyen-Orient. La Turquie, qui subit de plein fouet sa calamiteuse diplomatie, instrumentalise les réfugiés syriens sur son sol pour faire pression sur l'Union européenne.

Lire la première partie : Migrants syriens en Turquie : Idleb, la bombe à retardement syrienne.

Depuis 9 ans bientôt que dure la guerre civile syrienne, jamais l’Organisation des Nations Unies (ONU) n'avait décrit un si gigantesque exode : ce qui se trame dans le gouvernorat d’Idleb, au nord-ouest de la Syrie, est la « plus grande histoire d’horreur humanitaire du XXIème siècle ».

Une guerre incivile au service d'intérêts géopolitiques

Bien mal-nommée guerre civile, le conflit syrien est en réalité le terrain d'affrontements des intérêts contradictoires de la Turquie, de la Russie et de l'Iran. L’ingérence étrangère est partout.

Premier allié d'el-Assad, l’Iran a soutenu le dictateur syrien dès le début du conflit. La République islamique voit dans la Syrie une arrière-cour bien pratique pour alimenter en armes le Hezbollah libanais et multiplie la création de bases militaires pour menacer Israël. En retour, l’État hébreu a renforcé ses troupes sur le plateau du Golan, au sud de la Syrie - qu’il occupe illégalement depuis 1967.

Nouveau parrain incontournable du régime, la Russie a profité du conflit pour faire son grand retour sur la scène internationale. Son aviation règne en maître dans le ciel syrien et ses frappes aériennes ont tué plus de 8 000 civils selon l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (OSDH). Sa précieuse base navale de Tartous, à l'est du pays, lui donne un accès direct à la mer Méditerranée.

Mais où sont les Occidentaux ? Plus nul part. Depuis le retrait américain en octobre 2019, ils sont boudés par les acteurs immédiats du conflit et relégués au rang d’observateurs impuissants. Ce retrait a d’ailleurs permis à la Turquie d’envahir le nord de la Syrie, massacrant les Kurdes abandonnés à leur sort par les États-Unis et l’Europe. En 1939, la Turquie avait déjà envahi Alexandrette et Antioche - avec la complicité de la France.

Aujourd’hui, les luttes d’influence au Moyen-Orient se cristallisent en Syrie. L’Iran se sert de la Syrie comme avant-poste, la Russie comme tremplin pour asseoir sa position de grande puissance et la Turquie attaque les Kurdes partout où l’État qu’ils cherchent à créer prend forme. Ces régimes autoritaires jouent avec la vie des civils comme on avance des pions aux échecs.

Le chantage turque, une mesquinerie symbole de l'échec de sa politique étrangère

Avec un pied en Europe et l’autre en Orient, la Turquie est incontournable et joue de sa position. À outrance. Le bilan de sa diplomatie mérite qu’on s’y arrête pour mesurer l'ampleur de son échec.

Après le coup d’État manqué de 2016, le président turc opère une dérive autoritaire et populiste. En froid avec Washington, il décide de se rapprocher de la Russie. En signe de réchauffement avec « l'ami » russe, Ankara lui commande ses systèmes de défense antimissile S-400, pourtant incompatibles avec les armements de l’OTAN dont la Turquie fait partie.

En 2017, au terme du processus d’Astana, la Turquie établit douze postes d’observations dans la province d’Idleb. En 2018, malgré ses relations compliquées avec l’administration américaine, Ankara se range derrière l’embargo sur le pétrole iranien. Conséquence : la République islamique ne ménage plus la Turquie et ses milices combattent auprès des loyalistes syriens à Idleb.

Erdoğan était contre l’offensive du régime d’el-Assad, craignant - avec raison - un exode massif vers la frontière turque. Mais il a surestimé la valeur de sa relation avec la Russie en pensant qu'elle empêcherait l'avancée des forces de Damas. Ces dernières ont encerclé les avant-postes turcs à Idleb, provoquant une escalade militaire hors de contrôle lorsque des soldats turcs et syriens ont été tués lors d'affrontements.

Erdoğan accuse notamment Moscou, Damas et Téhéran de violer le cessez-le-feu. En retour, l’ami russe accuse Ankara de soutenir des groupes djihadistes à Idleb. Deux assertions vraies mais qui ne font que souligner l'isolement diplomatique de la Turquie.

Acculée, elle se retourne vers ses anciens alliés : l’Europe et les États-Unis. Cherchant à se rabibocher avec Washington, elle invite l’oncle Sam à déployer ses batteries antimissiles Patriot à la frontière. Avec l’UE, Erdoğan choisit d’être moins cordial et a recours au pire cynisme et à la plus lamentable stratégie.

Le 27 février, la Turquie fait mine d’ouvrir ses frontières avec la Grèce pour obtenir une renégociation du pacte conclu avec l’Europe en 2016. Ankara promet une « déferlante migratoire » si les Vingt-Sept n'acceptent pas de lui verser plus que les 6 milliards déjà promis dans l’accord - dans lequel la Turquie s’engage à garder les déplacés syriens chez elle.

La manoeuvre est grossière, d’autant qu’Ankara surévalue le nombre de migrants, mais elle réveille en Europe une psychose, celle de la crise humanitaire, sécuritaire et politique de 2015. Sur les îles grecques, des citoyens à bout de nerfs se sont attaqués à des exilés, des journalistes et aux membres des organisations humanitaires.

Cet infâme chantage se fait au dépend des réfugiés qui, croyant la frontière gréco-turque ouverte, se sont massés aux points de passage de Pazarkule et Ipsala. La police grecque a répondu par la violence : tirs de balles en caoutchouc, lacrymogènes, bateaux percés et migrants dépouillés de leurs effets personnels. La Grèce a même suspendu, illégalement selon le Haut-Commissariat pour les réfugiés, le traitement des demandes d’asile.

La fourberie d’Erdoğan ne cherche qu’une chose : déstabiliser une Union Européenne ankylosée, attiser la xénophobie. En clair, raidir les opinions pour mettre les gouvernements au pied du mur.

En 2015, les retombées de la guerre syrienne avait poussées sur les routes de l’Europe des millions de personnes. La gestion chaotique de la situation, l’inertie politique face aux discours de haine, avait fait plonger l’UE dans la crise. En conséquences, l’extrême droite est montée partout : en Allemagne avec l’Alternative für Deutschland (AfD), en Autriche avec Sebastian Kurtz, le parti Droit et justice (PiS) en Pologne, Viktor Orban en Hongrie et bien sûr le Rassemblement National (ex-FN) en France. Les chantres de la xénophobie et leur politique entraînent un affaiblissement de l’État de droit et du respect des droit humains sur tout le continent - pour le plus grand plaisir des régimes autoritaires agissant en Syrie.

Les événements en cours à Idleb nous rappellent qu'une fois encore, le destin du peuple syrien et le nôtre sont liés…

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