Camp de réfugiés syriens à Idleb — Mohammed Said (Anadolu Agency)

Migrants syriens en Turquie (partie I) : Idleb, la bombe à retardement syrienne

Depuis décembre 2019, un million de personnes ont dû fuir les combats à Idleb, au nord-ouest de la Syrie, alors que le régime de Damas s'acharne à reprendre la province rebelle. Les exilés s'entassent à la frontière turque, qui instrumentalise les migrants pour faire pression sur l'Union europénne.

Depuis 9 ans bientôt que dure la guerre civile syrienne, jamais l’Organisation des Nations Unies (ONU) n'avait décrit un si gigantesque exode : ce qui se trame dans le gouvernorat d’Idleb, au nord-ouest de la Syrie, est la « plus grande histoire d’horreur humanitaire du XXIème siècle ».

Depuis le début de l’offensive du régime de Damas, le 19 décembre dernier, près d’un million de civils ont été déplacés, dont 500 000 enfants. Ces derniers s’agglutinent à Darkouch, Al-Dana, Afrine et Azaz, des villes proches de la frontière turque et relativement épargnées par les bombardements. Dans ces collines battues par le vent et la neige, les déplacés vivent dans des camps surpeuplés, souvent dans des tentes, parfois dans des « maisons » sans porte ni fenêtre. « Les mères brûlent du plastique afin de réchauffer les enfants. Des bébés et de jeunes enfants meurent à cause du froid », s'alarme le général adjoint des Nations Unies pour les affaires humanitaires.

L’aide humanitaire est rare et les infrastructures médicales, systématiquement bombardées par l’aviation russe (conformément à la « doctrine Grozny »), sont devenues inexistantes. D’après un rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), en 3 mois, 72 établissements de santé ont cessé de fonctionner.

Les déplacés sont face au mur : devant eux la dictature qu’ils fuient, qui progresse et les acculent, derrière eux la Turquie, qui ne veut pas accueillir davantage de réfugiés (3,5 millions de syriens vivent en Turquie) et qui a bouclé sa frontière à triple tour.

Cette situation catastrophique n’est ni le fruit du hasard, ni l’affaire du seul peuple syrien : c’est l’explosion d’une bombe à retardement mise à feu par tous les acteurs de la région et dont l’Europe ressent les premières déflagrations avec la menace brandie par le président turc Recep Tayyip Erdoğan d’une « déferlante migratoire ».

Idleb, la bombe à retardement syrienne

Idleb est une province fertile dont les oliveraies sont nourries par les eaux de l'Oronte. En arabe, on nomme le fleuve Al Sassi, « le rebelle ». Un nom prémonitoire puisque ce gouvernorat longtemps délaissé par Damas est un foyer historique de la rébellion.

Dès mars 2011, la ville stratégique de Saraqeb rejoint la contestation contre le dictateur Bachar el-Assad. 9 ans plus tard, la position de Saraqueb, à la jonction entre les autoroutes M4, reliant la ville côtière de Lattaquié à Alep, et M5 (dite la « route de Damas ») reliant Alep à la capitale, en fait un champ de bataille dont les combats sont « plus intenses que tout ce que nous avons vu l’année dernière », selon l'ONU.

En juillet 2012, l’Armée Syrienne Libre (ASL), branche modérée de la rébellion, s’empare du poste-frontière de Bab Al-Hawa. L’ouverture profite à des combattants islamistes, soutenus par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie et en mars 2015, profitant de l’affaiblissement de l’ASL, le front Al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaïda, s’empare de la ville d’Idleb.

Mais quelques mois plus tard, l’intervention de la Russie rebat les cartes : le régime syrien repart à l’offensive. À chaque victoire, les loyalistes offrent aux rebelles refusant de déposer les armes d’être évacués avec leur famille vers Idleb.

Au fil du temps, Idleb est devenu la nasse de tous les indésirables du régime et des plus acharnés de la lutte anti-Assad, tel que le groupe djihadiste Hayat Tahrir al-Cham.

L’offensive lancée par les loyalistes ne pouvait que déchaîner un déluge de violence dont les premiers touchés sont les civils, alors qu’Idleb est le dernier bastion de la rébellion suite à la reconquête par le régime de la Ghouta orientale (banlieue de Damas), de Deera et Rastane en 2018.

Lire la seconde partie : Migrants syriens en Turquie : les otages de la géopolitique du pire.

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