Des bénévoles de la commission santé avec un sans-papier.

La santé, et pour les sans-papiers ?

Face aux obstacles à l'accès aux soins des sans-papiers, l'association Safe Migrants Nantes a mis en place une permanence santé offrant des consultations gratuites pour les plus démunis. Retour sur cette initiative avec, au premier-plan, le témoignage des bénévoles et des sans-papiers.

Depuis le début de l'été, des permanences santé se tiennent régulièrement aux Bains-Douches du quai Baco à Nantes. Face à l’inertie des pouvoirs publics quant à l’accueil des migrant.e.s dans la dignité, aux promesses dont on ne voit pas le jour, la mobilisation fait son chemin. Santé, logement, éducation, alimentation, suivi juridique, sur tous ces fronts la société civile est mobilisée, regroupée en diverses structures qui aujourd'hui sont débordées par le nombre croissant de migrant.e.s dans le besoin et la lâcheté du système public. Jeudi 11 octobre, des bénévoles de l’association Safe Migrants Nantes – médecins, ostéopathes, infirmier.e.s, migrant.e.s, étudiant.e.s, traductrices et traducteurs – mais aussi le collectif de la Bande à Abde, des bénévoles et militant.e.s de tous les horizons, sont présent.e.s pour une permanence médicale destinée aux sans-papiers. En tout, c’est une cinquantaine de personnes qui est installée entre le hall et la salle mis à disposition par la mairie. Cet espace fait office de lieu d’accueil pour les discussions, le petit déjeuner proposé, la distribution de vêtements et surtout pour les consultations et dons de médicaments.

Situation sanitaire et sociale pour les sans-papiers : des réalités diverses

Dans une promiscuité conviviale à laquelle chacun s’adapte, les bénévoles s’activent, tentant de faire de leur mieux pour venir en aide à celles et ceux qui, depuis le départ de leur pays, ont subi tant de maux et de violences tant physiques que psychologiques. Les répercussions sont parfois banales mais bien souvent marquantes, troublantes et continuelles. Au-delà du traumatisme parfois lié au départ de leur pays, d’autres chocs ou blessures interviennent au cours du chemin parcouru et même une fois arrivés à « destination ».

Les épreuves périlleuses et violentes se vivent aussi en France où commencent, sans transition, de nouvelles étapes dans la vie des migrant.e.s. Supposément pris.e.s en charge par une bureaucratie souvent inapte à répondre à des besoins humains primaires, parfois insensible et violente en cela, les migrant.e.s subissent un non-accueil dans des conditions de vie indignes. De la rue aux halls d’hôpitaux, entre expulsions à répétition et manque d’accès à l’hygiène et à une alimentation saine et nutritive, rien n’est facilité pour ces personnes meurtries qui ne demandent qu’à être traitées dans la dignité. Les difficultés dans l’accès aux services de base, les barrières imposées par les démarches à effectuer, la fatigue physique et mentale liée au déracinement, aux traumatismes vécus et au non-accueil une fois arrivés, rien ne facilite l’accès au bien-être, même au stricte minimum.

Ce jeudi, parmi les présent.e.s, certain.e.s sans-papiers sont bénévoles au sein de l’association, d’autres viennent pour la première fois, par hasard ou non, certain.e.s simplement pour une visite, d’autres pour donner un coup de main, faire office de traducteur ou traductrice, distribuer des repas, etc. Yaya est ici aujourd'hui en tant que bénévole. Il m’explique :

Aujourd’hui je donne un coup de main en tant que bénévole. Sinon, je peux voir le médecin généraliste, j’ai rendez-vous aujourd’hui même vers 15h. Ça fait bientôt cinq ans que je suis en France maintenant je sais comment ça marche, mais c’était pas facile de voir un médecin. Pendant longtemps j’étais dans la rue sans recevoir l’aide médicale, peut-être plusieurs mois.

Mohamed, assis à mes côtés, me confie :

Je suis parti prendre la douche ici car on m’a dit qu’il y avait la douche gratuite puis on m’a informé qu’il y avait des médecins par là. Comme j’ai des problèmes de santé depuis le pays, de la sinusite, mon corps qui me fatigue, mon hernie qui me fait mal, mes yeux aussi, je profite de l’occasion pour venir ici. Je suis bien accueilli, les gens se sont bien occupés de moi.

Quand je demande à Mohamed s’il a pu avoir accès à des soins en dehors de ces actions organisées par les associations, il m’explique qu’il ne sait pas, que personne ne l’informe là-dessus, qu’il n’est pas à Nantes depuis assez longtemps et ça fait pourtant déjà un mois.

J’essaye de m’intégrer, de voir comment ça se passe, j’essaye de poser les jalons pour entreprendre les choses, au niveau de ma santé aussi. Mais là on est fatigués on passe la nuit dans les zones d’urgence, dans l’accueil. Même un ami est allé aux urgences pour une visite, il a attendu trois heures pour voir un médecin, il avait mal. On lui a dit qu’il allait être pris en charge, on lui a demandé d’attendre dix minutes. Les dix minutes se sont écoulées et toujours pas de réponse, il a été obligé de partir. Ça lui a pas donné la force d’aller voir un médecin. Ici aujourd'hui c’est plus facile qu’à l’hôpital, tu viens et tu passes.

Un besoin crucial en soins médicaux et en soutien physique comme moral

Face à cette situation sanitaire et sociale précaire, les bénévoles du CSPN – aujourd’hui réuni.e.s dans l’association Safe Migrants Nantes – se mobilisent pour accompagner les associations débordées afin de garantir la dignité humaine, en offrant notamment des soins médicaux aux sans-papiers. Pour cette prise en charge ont répondu présent.e.s ce jeudi 11 octobre : trois médecins et/ou psychologues, trois infirmières, deux ostéopathes et une praticienne de shiatsu, assurant de 9h à 15h une permanence pour les sans-papiers en grande nécessité.

Paloma, médecin généraliste, me confie son ressenti entre deux consultations :

C’est la première fois que je viens ici, je découvre un peu aujourd’hui. C’est tellement différent de ce que l’on fait tous les jours. Il y a un grand grand besoin et en même temps on a dix fois plus de barrières qu’au cabinet, avec les langues parce qu’on a beaucoup de traducteurs super mais pour certaines langues on a pas de traducteurs. La médecine c’est quelque chose de très fin, les informations on les a un peu grossièrement mais on arrive à se dépatouiller.

On manque de moyens, les salles ne sont pas très grandes, il y a du bruit, on ausculte des gens et en même temps il y a la nourriture, les cocottes, enfin c’est assez particulier. En même temps, dans le manque de moyens il y a une espèce d’énergie qui se mobilise qui est hyper intéressante. […] On voit comment la roue tourne, comment les jeunes qui ont été accueillis au début reviennent aujourd’hui pour faire les traducteurs, nous aider dans l’organisation, distribuer aliments et vêtements. […] On fait avec ce qu’on a, avec des médicaments qu’on récupère, on n’a pas les moyens de ce qu’on voudrait donc on cherche.

La difficulté aussi c’est que c’est des gens qui ont pas de suivi, qui n’ont pas vu de médecin depuis longtemps, qui ont fait des parcours très très longs. Certains ont souffert de tortures, maltraitances, de coups, ils sont tombés des camions. Des fois on sent qu’il y a des douleurs, des choses qui ne sont pas très cohérentes dans le sens où ça ne correspond pas à quelque chose de particulier, mais quand on creuse un peu on voit vite qu’il y a beaucoup de traumatismes derrière ça. Puis bon, quand tu dors dans la rue tu as mal au dos… ben ouais. Quand tu es enceinte et que tu dors au sol dans le hall de l’hôpital, c’est sûr que ça ne va pas arranger les choses.

Mais voilà, je pense qu’ils ont un réel besoin, bien plus que ce qu’on aborde ici. Dans le premier contact c’est parfois difficile, rien que pour créer du lien quand on n’a pas la même langue, mais très vite quand on regarde, qu’on prend du temps, qu’on pose des questions, il n’y a pas de résistance. […] Des fois ils viennent pour une douleur ici, là, puis en fait ils ont été torturés pendant des mois et des mois et puis ils font des gros cauchemars la nuit, ils ne dorment pas… Le rôle de Nicole (médecine membre fondatrice de Safe Migrants Nantes) aujourd’hui c’est très important c’est le rôle de la thérapie, de la psychothérapie, d’essayer de démêler un peu les choses. Donc voilà on va voir l’aventure continue.

Une mobilisation pour les droits des sans-papiers et la régularisation

Ce moment se profile aussi comme un temps de convivialité pour les sans-papiers alternant entre la rue, les squats et les foyers. Le collectif de la Bande à Abde s’est joint à l’association Safe Migrants Nantes pour cette permanence au quai Baco afin de délivrer un petit déjeuner sur place ou à emporter. Abderrahmane, bénévole et militant contre le refus de la misère depuis déjà quelques dizaines d’années, me confie :

Au jour d’aujourd’hui les gens sont ici pour des soins divers et nous on est là pour leur apporter un peu de chaleur, un moment de partage.

Ce moment, plus qu’une simple action santé est le temps pour certain.e.s de se rassasier, se réchauffer, passer la matinée à discuter, obtenir des conseils pour trouver un logement pour la nuit, échanger des contacts, toujours pour s’en sortir dans la débrouille. Quand je demande à Abderrahmane s’il a vu une évolution dans la prise en charge des migrant.e.s au cours de ces quinze dernières années, il me répond :

Il n’y a aucun changement, si ce n’est que notre chère mairesse fait de la pub pour elle, comme quoi elle fait énormément pour les migrants, en un an ils auraient dépensé plus de 4 millions d’euros, on ne sait pas où ils sont, on veut savoir dans la transparence où est passée cette somme, à part sa grosse comm’ parce que les élections approchent, c’est tout ce qu’on voit.

Le refus de la misère, c’est ce qui nous rassemble dans ce mouvement de soutien aux sans-papiers. Face à une situation déplorable, les énergies se mobilisent. Elles viennent de tous les horizons et notamment des migrant.e.s eux-mêmes. Il ne s’agit pas seulement d’une assistance, mais d’une solidarité prégnante de la part de chacun.e, concerné.e de près ou de loin. Safe Migrants Nantes, au travers de ses diverses actions, agit de façon inclusive, intégrant des combattants de la lutte pour les droits, vivant avec ou sans ces droits, avec ou sans toit, avec ou sans papiers, pour changer cette situation.

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